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La déformation médiatique des grèves

2024 / Un lycée, en Seine-et-Marne / Le lycée polyvalent de Cachan

Fuites d’eau dans les salles de classe et les couloirs, faux plafonds menaçant de s’effondrer, salles peu ou pas chauffée, 12°C enregistrés,

fenêtres défectueuses...

La communauté éducative exerce, le mardi 27 février, son droit de retrait. Près d'une semaine après, le 5 mars, les élèves aussi dénoncent, manifestent, quand, soudain, une vingtaine de personnes cagoulées et habillées de noir, incendie des poubelles, jette des cocktails Molotov... Très vite, les récits médiatiques et politiques se substituent à la réalité. Les élèves du Lycée de Cachan ainsi que les enseignants sont victimes des violences perpétrées, mais peu importe, ils sont les seuls responsables des violences qu’ils subissent.

Cet article de Soulef Bergounioux retrace la fabrique des évènements par les médias et hommes politiques conservateurs et réactionnaires. 



« La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d’une partie très importante de la population. Or, en mettant l’accent sur les faits divers, en remplissant ce temps rare avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques. » L’analyse de Pierre Bourdieu sur le champ médiatique demeure à maints égards, pertinente. Le récit médiatique est effectivement empreint d’un imaginaire, celui des élites bourgeoises qui monopolisent les moyens de production médiatique et contrôlent les instruments de diffusion de l’information – « ces lieux où la parole devient pouvoir » – à leur avantage. Autrement dit, c’est parce que les pratiques discursives des élites sont l’intériorisation manifeste de leur sentiment de supériorité qu’elles enferment les mécanismes inconscients de légitimation du pouvoir. Ainsi que le soulignait Karl Marx au détour d’une page de L’idéologie allemande : « les idées de la classe dominante sont les idées dominantes ; […] la classe qui est la puissance matérielle de la société, est en même temps la puissance spirituelle. » (K. Marx, L’idéologie allemande, 1844).

 

Les récentes productions médiatiques autour des évènements survenus le 5 mars 2024 au Lycée de Cachan, laissent transparaître les cadres de pensée actuels des dominants ainsi que les stratégies de délégitimation des revendications des agents sociaux en lutte. Cette forme pernicieuse de maintien de l’ordre est devenue la forme de répression symbolique la plus usitée par les élites conservatrices et réactionnaires. En tant que témoin direct de ces faits, je souhaiterais proposer une analyse des cadres de production de l’idéologie conservatrice-réactionnaire et des formes de domination qui en résultent.

 

Le 5 mars 2024, il est 7h45 quand une vingtaine de personnes cagoulées et habillées de noir, incendient des poubelles, jettent des cocktails Molotov, ainsi que des œufs, des pavés sur la police. Ils finissent même par retourner et incendier une voiture de police. Peu après, les évènements sont médiatisés. Nombreuses sont les chaînes d’information en continue à décrire des scènes de chaos. Les partis conservateurs et réactionnaires s’emballent : « En ce moment, à Cachan, des policiers se font attaquer à coup de cocktails Molotov par des centaines d'individus cagoulés devant un lycée ! » (Gilbert Collard) ; « Poussés par des professeurs d’extrême gauche, des lycéens de #Cachan déclenchent des émeutes aux cris de « Baise la police, baise l’État français ! ». Terribles images d’une école publique en perdition. » (Marion Maréchal-Le Pen) ; « 200 jeunes cagoulés prennent d’assaut le lycée de #Cachan et blessent 2 policiers. C’est la République qui est attaquée par ces barbares. Chacun devra répondre de ses actes, et c’est à leur famille de payer de leur poche le prix des dégâts ! ».  Très vite, les récits médiatiques et politiques se substituent à la réalité. Les élèves du Lycée de Cachan ainsi que les enseignants sont victimes des violences perpétrées par une vingtaine de personnes cagoulées désireuses de semer le trouble dans ce lycée du Val-de-Marne. Mais peu importe, ils sont les seuls responsables des violences qu’ils subissent.

 

Lors même que les personnels du lycée sont engagés dans un bras de fer avec la Région depuis une semaine en raison de l’état de vétusté de leur établissement scolaire, la presse ne fera que peu de place à leurs revendications. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer la couverture médiatique du mouvement des personnels du Lycée de Cachan du 27 février au 1er mars, avec celui des évènements du 5 mars. Il n’y a pas jusqu’à la presse écrite nationale qui n’en vienne à reproduire la lecture partiale des évènements telle que véhiculée par les médias et personnalités politiques conservatrices et réactionnaires. Force est de constater que la presse de gauche – du Média à Blast – ne s’est guère intéressée à ces évènements. Quasi-aucune lecture alternative n’a donc été proposée. Certaines chaînes du service public d’information font certes exception. La parole enseignante a été étouffée, de même que leurs revendications. La question de la vétusté du lycée, la question de l’amiante au moment même où se multiplient les cas de cancer du mésothéliome chez les personnels enseignants dans toute la France, n’auront été traitées que superficiellement.

 

En l’absence de production d’un récit médiatique alternatif que les médias de gauche auraient pu véhiculer, c’est la représentation conservatrice et réactionnaire de « l’affaire du Lycée de Cachan » qui se voit considérée comme la vision objective, donc réelle – irréfutable, légitime – de l’événement. En d’autres termes, si l’information médiatique finit par avoir force de contrainte sur ceux-là mêmes qui la reçoivent c’est parce que le monde tel qu’elle le donne à voir est perçu comme la vérité sur ce monde. En pareil cas, elle est un instrument de justification du pouvoir. Elle invisibilise et contraint en informant. Partant, elle violente ceux-là mêmes qui entendent résister en les stigmatisant, bref en délégitimant leurs revendications.

Au terme de cet article, il me semble nécessaire d’alerter la presse alternative sur le rôle essentiel qu’elle doit jouer dans le cadre de ces luttes réelles et symboliques. Comment se fait-il qu’elle se soit à ce point effacée, au profit des médias réactionnaires, qui sont parvenus sans aucune difficulté, à imposer leur lecture de l’évènement ? Certes, le fait divers constitue une forme sommaire de l’information, mais il n’est pas toujours futile. Il est parfois porteur de luttes qui se voient réprimées symboliquement en étant étouffées.

 

Autrement dit, le traitement médiatique du fait divers est un moyen d’imposer une lecture rétrograde des formes quotidiennes de résistance. Or cela n’est possible que parce que le fait divers est méprisé et partant relayé au second rang par la presse alternative, qui n’y voit qu’une forme particulièrement vulgaire de l’information, qui serait le propre des propagandistes de droite et de l’extrême-droite.

 

L’exemple du Lycée de Cachan ne laisse pourtant que peu de place au doute. Oscillant entre le mépris et la crainte d’être dépassés par la presse conservatrice et réactionnaire, les médias alternatifs se sont distingués soit par leur absence, soit par leur incapacité à mettreà distance la représentation des évènements véhiculée par les conservateurs et les réactionnaires. Il n’y a pas jusqu’au Monde et Libération qui n’aient repris cette lecture particulière de l’évènement. À aucun moment, ces journaux n’ont sollicité le corps enseignant, les parents d’élèves ou encore les syndicats lycéens, engagés dans la lutte pour le droit à étudier et à enseigner dans des conditions respectueuses de la dignité humaine.

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