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Qui sont les riches ?

Les riches, c’est-à- dire ? Comment se reproduisent-ils ? À quels prix, à quels coûts pour nous ?



Mais qui sont ces riches qui peuvent se passer des services publics et préfèrent utiliser les services directs aux particuliers ? Les données statistiques recueillies par L’INSEE ne permettent guère de le savoir dans la mesure où elles n’isolent pas ce groupe particulier mais l’absorbent, en grande partie, dans la catégorie des cadres supérieurs. Cette manière de faire qui classe dans la même catégorie la carpe et le lapin n’a pas été sans effets : on a fini par considérer que « les cadres » formaient le gros des classes dominantes. Cette conception, oublieuse en cela des analyses marxistes qui tiennent compte du pouvoir des propriétaires du capital, est en partie erronée puisqu’une grande part de ces cadres ne dépendent que du montant du salaire qui leur est alloué et ne forment que la couche supérieure des classes moyennes alors qu’une autre part, beaucoup plus réduite détient le capital et/ou dirigent les entreprises privées ou les grandes administrations d’État et, maintenant, des organisations supra gouvernementales, affectant par leurs décisions l’ensemble de la population.

Non seulement ce groupe des riches est mal identifié mais, pire encore, les sciences sociales ont, longtemps, à quelques exceptions près, ignoré les descriptions que la littérature (et à sa suite le cinéma) a pu livrer des modes de vie des riches. Pourtant non seulement les différences de situation financière entre les riches et, a fortiori, les très riches, avec le reste de la population sont très importantes puisque les uns tirent l’essentiel de leur revenu du salaire alors les autres tirent pour l’essentiel leur revenu du capital, ce qui entretient une logique de reproduction des inégalités mais encore les riches et les très riches ont des modes de vie, tissent entre eux des liens, élaborent des représentations, qui les séparent des autres groupes sociaux. Mieux les identifier implique que l’on tienne compte de la fortune et de sa composition. Que l’on suive Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot dans leur ouvrage « Grandes fortunes ; dynasties familiales et formes de richesse en France »[1] ou Thomas Piketty dans son livre « Le capital au XXIe siècle[2] » ou l’ouvrage sur les riches, plus récent encore, du « Rapport sur les Riches en France »[3] d’Anne Brunner et Louis Maurin de l’Observatoire des inégalités, on retrouve à peu près les mêmes évaluations. En s’appuyant sur les données de l’impôt sur les grandes fortunes (IGF), devenus par la suite impôt de solidarité sur la fortune (ISF) – comme le font Michel Pinçon et Monique Pinçon –Charlot- on obtient 117 000 personnes en 1982, 160 000 en 1993, 358 000 en 2017 très riches.

Les « très riches » représentent donc environ 360 000 personnes soit approximativement 0,5 % de la population française ou, si, comme le fait Thomas Piketty, on raisonne en termes de déciles ou de centiles de revenus pour pouvoir mener des comparaisons, 500 000 personnes du centile supérieur bénéficient des plus hauts revenus. Bien entendu la composition des revenus s’avère déterminante : ce n’est en effet pas la même chose d’avoir des revenus issus du travail ou des revenus issus d’un patrimoine. Ainsi les 10% les plus riches possédaient, en 2012, 62 % du patrimoine alors que 50 % des plus pauvres n’en possédaient que 4 % ! Tout montre qu’en France existe 9% de détenteurs de revenus élevés, 1 % de riches et, parmi ces 500 000 riches, un millime de 50 000 personnes très riches. Ces 0,1 % de « super-riches », complétés par 0,9 % de « très riches », sont suivis par 9% de riches – des « cadres supérieurs » dans les catégories de l’INSEE - qui le plus souvent travaillent à accroître la fortune des premiers.

Ce groupe des riches est loin d’être homogène quant à la composition de sa fortune. Les neuf pour cent de cadres supérieurs fortunés doivent leur richesse à leur travail qui leur assure un revenu important et souvent à un héritage (le logement principal et une résidence secondaire occupent la place la plus importante de leur fortune alors que la possession d’un portefeuille de valeurs mobilière occupe une part moindre). Par contre, pour le 1 % de « très riches », la possession d’actions et de parts de sociétés l’emporte largement : « La véritable fortune, écrit Thomas Piketty, se compose toujours à titre principal d’actifs financiers et professionnels. »[4],[5]. Ce 1% se décompose en 0,9 % de «dirigeants » d’entreprises qui cumulent des rémunérations très élevées et la propriété de parts des sociétés qu’ils dirigent, et en 0,1 % de « très riches » qui sont propriétaires de la plus grande part du capital des entreprises. Mieux ce patrimoine leur assure des rentes qui dépassent tout ce que n’importe quelle rémunération pourrait rapporter.

La hausse « vertigineuse » des rémunérations des cadres dirigeants est d’ailleurs assez récente.

Le Rapport sur les inégalités en France [6] fournit de bons exemples des rémunérations exceptionnelles des dirigeants. Ainsi Bernard Chalès a perçu 24,6 millions pour avoir dirigé en 2017 Dassault, Gilles Gobin 21,1 millions pour diriger la société Rubis, Carlos Ghosn 13 millions pour Renault-Nissan, Paulo César Salles Vasquez 12,3 millions pour assurer la direction de Téléperformance, etc.


Ces montants correspondent assez bien à une sorte de mise en scène de héros qui sauvent des emplois, redressent des entreprises en difficulté, assurent la richesse de la nation, etc.[7]. Cette consécration camoufle et légitime la réduction de la fiscalité sur la richesse personnelle et sur les profits des entreprises[8].. Reste que ce 0,9 % de dirigeants est largement un groupe composé « d’héritiers ».Ces rémunérations, contrairement à ce qu’affirme l’idéologie libérale, ne récompensent en rien un génie entrepreneurial mais témoignent d’une capacité certaine à réduire les coûts salariaux et fiscaux qui justifie bien l’appellation de «cost killers ».

Il est vrai que pour l’ensemble de ces riches l’héritage a repris toute la place qu’il avait –très partiellement –perdu à la suite de taxations sur les successions[9] : « la part des patrimoines hérités dans le patrimoine total n’a cessé de progresser depuis 1970 , elle est redevenue nettement majoritaire dès les années 1980-1990 , et d’après les dernières données disponibles le capital hérité représente en 2010 environ les deux tiers du capital privé en France, contre à peine un tiers pour le capital constitué à partir de l’épargne. »[10]


Quelques exemples extrait de la revue Challenges de 2020[11] montrent bien l’importance des fortunes « professionnelles »[12]. Depuis 1996 la fortune totale des 500 premiers s’est accrue d’approximativement 9 milliards pour atteindre 780 milliards. C’est dire combien sont importants les revenus du capital ! Le nombre de milliardaires, quant à lui, est passé de 19 individus à 930.

En tête viennent Bernard Arnault et sa famille qui détiennent une fortune de 100 milliards, puis la famille Hermès avec 55 milliards et 500 millions, Alain et Gérard Wertheimer et leur famille qui atteignent 53 milliards, Françoise Bettencourt-Meyers et sa famille pour 51 milliards, François Pinault et sa famille 32 milliards ; Gérard Mulliez et sa famille 26 milliards ; la famille de Wendel vient en 55e position avec 1 milliards 650 millions ; la famille Michelin avec 1 milliard 350 millions se trouve en 71e position ; la famille Papillaud qui possède la mise en bouteille des eaux minérales se classe en 74e position avec 1 milliard 200 millions ; Elisabeth Badinter et sa famille se classent en 162e position avec une fortune estimée à 525 millions ; la famille Falco propriétaire d’hôtels de luxe atteint la 249e place avec 350 millions ; en 331e position on trouve les familles Mennechet et Peculier qui possèdent 5000 lits dans des maisons de retraite ; en 343e place Vincent Miclet qui a fait fortune (250 millions) sur le continent africain ; enfin de la 497e place à la 500iéme on trouve la famille de Jean-Pierre et Raphael Gorgé présente dans les systèmes de sureté, la famille Partouche numéro 1 des casinos, Joel Séché et sa famille spécialiste du traitement des déchets, chacune ayant une fortune de 155 millions et, à la 500e place, la famille d’Olivier et Laurent Nicollin spécialisée dans la gestion des déchets avec une fortune professionnelle de 150 millions.



Le capital, la famille et l’entre-soi

La fructification du capital

La richesse des riches augmente sans cesse. Que le calcul soit opéré en part du revenu national, qu’elle soit évaluée en revenus financiers du capital, comme le font Anne Brunner et Louis Maurin dans le Rapport sur les inégalités en France 2019, la richesse et l’écart avec le reste de la population recommencent à augmenter très rapidement depuis 1970 environ. Il est vrai, comme l’écrivait déjà Karl Marx, que « le capitaliste n’est pas simplement du capital. Il lui faut vivre et comme il ne vit pas de son travail, il lui faut vivre du profit ; c'est-à-dire du travail d’autrui qu’il s’est approprié. Ainsi le capital est posé en tant que source de profit…après avoir consommé ce fruit, il peut à nouveau fructifier. »[13] Un bref rappel historique montre que cette « fructification » du capital dépend de deux grands facteurs portant sur les salaires et l’organisation du travail d’une part et sur les croisements d’intérêts, les ententes entre firmes et la constitution d’alliances et de cartels pour maitriser les marchés d’autre part.

La capacité à pratiquer une politique salariale dure visant à obtenir et maintenir « a baisse des niveaux de salaires réels » est constante. Rien ne le montre mieux que la répression des syndicalistes menée dans les périodes de crise où les inhibitions sont, relativement, levées. Vers 1933-1935, comme l’écrit Annie Lacroix-Riz, « la fascination des milieux financiers français pour la poigne [souligné par moi] appliquée en Allemagne à la levée des obstacles au profit s’accrut… »[14] Cette volonté de réduire le coût du travail suscita des attaques directes contre des militants ouvriers : ainsi dès le mois de mars 1937 des « hommes de main » attaquèrent des syndicalistes et des ouvriers grévistes – une militante ouvrière fut même assassinée. Les milieux patronaux obtinrent en 1938 la promulgation des décrets Sauvy-Debré qui accroissaient l’exploitation de la main d’œuvre en gelant les salaires, en allongeant la durée du travail, en supprimant la majoration des heures supplémentaires. Mieux la « législation militaire » de 1939 aboutit à l’interdiction de la grève et à l’éviction des « meneurs »[15]. En somme un contrôle rigoureux de la force de travail était mis en place bien avant l’installation de Pétain à la tête de « l’État Français ». Dans ces conditions les fortunes connurent une hausse rapide.

Les croisements d’intérêts, les ententes entre firmes pour dominer un marché sont l’autre source de l’accroissement des fortunes. Là aussi la période des années trente et quarante du siècle dernier s’avère exemplaire. Les entreprises françaises et les entreprises allemandes créèrent ou prolongèrent des cartels, et des associations de capitaux dans la métallurgie, dans la chimie, dans les travaux publics etc. ( ainsi la société française Kuhlmann et la société allemande IG Farben s’associèrent pour créer une société polonaise pour tourner les droits de douane imposés par le gouvernement polonais[16]). De nombreuses sociétés françaises s’associèrent aussi avec des entreprises suisses et allemandes pour trouver un moyen d’échapper au fisc[17]. Reste que ces associations qui se poursuivirent et même s’amplifièrent entre 1940 et 1944 ont permis une augmentation colossale des fortunes que l’impôt exceptionnel de 1945 sur les richesses acquises durant cette période n’affecta qu’à la marge. Tout laisse penser qu’aujourd’hui les alliances et les croisements d’intérêts, très importants à l’intérieur de l’Europe, se font aussi avec des capitaux étatsuniens ou émiratis. Il est évident, dans ces conditions, que les dirigeants d’aujourd’hui, sachant que « les affaires sont les affaires », n’iront pas perdre leur temps avec des services publics bureaucratisés alors que leurs prédécesseurs exécraient les gouvernements de gauche qui les ont institutionnalisés.


La famille et l’héritage

Ces fortunes - même si certaines d’entre elles, très peu nombreuses il est vrai, ont été constituée par un entrepreneur avisé, même si d’autres, plus nombreuses, ont été acquises à partir d’une position dans une entreprise ou une administration d’État –ont été, pour la plupart, héritée d’un père ou grand père qui, lui-même, a souvent bénéficié d’un héritage pour devenir l’entrepreneur capitaliste qui réussit. Elles sont presque toujours la propriété de familles, qu’elles aient été acquises par des patrons d’État ou des patrons privés, comme Pierre Bourdieu et Monique de Saint-Martin l’ont bien montré[18]- Aussi la famille est-elle au cœur de la conservation et de l’accroissement de la fortune et se doit de mettre en place des pratiques qui faciliteront la reproduction du capital. Si la famille est centrale dans les modes de vie des riches c’est que « malgré toutes les forces de fission qui s’exercent sur elle, la famille reste un des lieux d’accumulation, de conservation et de reproduction de différentes espèces de capital. » Mieux « toutes les fois que la famille possède le contrôle entier d’un patrimoine par lequel elle vise à assurer sa propre reproduction les stratégies matrimoniales, stratégies de fécondité, stratégies éducatives, stratégies successorales tendent à se subordonner aux stratégies proprement économiques visant à assurer la reproduction du capital économique »[19].

Comme l’ajoutent Michel Pinçon et Monique Pinçon –Charlot, la famille est au centre « du réseau de relations qui autorisent l’accumulation et la transmissionà travers des rituels sociaux nombreux et variés qui font exister le groupe , depuis les cérémonies familiales, dont la magnificence n’est évidemment pas dénuée de sens social, jusqu’aux grands rassemblements périodiques qui scandent la vie mondaine. »[20] La famille est en quelque sorte la serre où se cultive l’habitus qui permettra de conserver plus aisément les postes de pouvoir économique. C’est dire aussi que la logique du champ économique active et inhibe l’une ou l’autre des dimensions constitutives de l’habitus; ce qui implique de considérer chaque agent, chaque riche et, a fortiori, chaque très riche, comme un microcosme traversé par des luttes internes plus ou moins vives pour qu’y domine les références les plus légitimes du champ du pouvoir économique. En effet, comme Pierre Bourdieu l’a souvent répété, pour que l’héritage fonctionne, encore faut-il que les héritiers ou héritières adhèrent à l’héritage, aient les attitudes, les habitudes, les compétences, et surtout le goût, nécessaires pour ce faire, ce qui peut être contradictoire avec l’appétence pour « les divertissements » que la fortune pourrait satisfaire. Il faut qu’ils ou elles soient pétri.e.s de l’« habitus » d’héritier ou d’héritière d’une fortune ; bien qu’en la matière (surtout si une entreprise est en jeu) les hommes, avec l’appui discret des notaires et des experts-comptables, héritent souvent d’une part plus élevée que celle de leur sœur[21].

L’héritage économique ne peut s’accroitre lorsqu’il est soutenu par un « capital symbolique » (on confie des affaires à un PDG estimé, respecté et craint) mais celui-ci suppose, pour fonctionner, une aisance dans le maniement des références culturelles (le capital culturel), des titres et des compétences acquises au lycée et dans l’enseignement supérieur (le capital scolaire), un carnet d’adresses bien rempli de noms connus et influents (le capital social) qui doivent l’accompagner au point d’en être consubstantiels. La famille, les lieux d’habitat, l’espace habité, les écoles, les lieux de recréation; les lieux sportifs et culturels, les lieux de santé etc. y contribuent. On comprend, si ces conditions sont remplies, que la reproduction des inégalités s’opère quasi mécaniquement. Les études ethnographiques menées par Monique Pinçon- Charlot et Michel Pinçon ainsi que les données statistiques de l’Insee ont bien montré que les « très riches » se retrouvent sans cesse dans les mêmes quartiers, les mêmes lieux de loisir et de récréation (golf de Morfontaine, Cercle du Bois de Boulogne par exemple) fréquentent les mêmes établissements scolaires et savent s’organiser pour défendre la « qualité » de leurs espaces[22].

Ainsi l’INSEE montre qu’à Paris les 7e, 8e, 16e et 6e arrondissements sont des lieux de résidence privilégiés par les riches. Au sein de ces arrondissements ils habitent dans des espaces plus spécifiques comme Gros Caillou, la Muette ou les Invalides- comme le sont aussi Neuilly sur Seine, Veyrier-du-Lac (74), Divonne-les-Bains (01) ou Saint-Didier-au-Mont-d’Or (69)[23].

Dans les appartements et maisons de ces quartiers on apprend aussi la distanciation sociale car c’est dans « les « espaces bourgeois » [que se] manifeste la ségrégation la plus poussée : c’est là que non seulement les ouvriers mais aussi bien les employés et même les professions intermédiaires enregistrent leurs taux les plus faibles »[24].

Or les espaces que fréquentent les riches ne sont pas des espaces banalisé, loin de là, comme le montrent les annonces et photos publicitaires de ventes d’appartements destinés aux lecteurs fortunés de la revue Challenge : ainsi à Paris , on peut acquérir 360 m2 au Palais Royal, 230 m2 près du jardin du Luxembourg avec une salle de bains pour chacune des chambres, ou un appartement en duplex sur le Champ-de-Mars avec jardin de 152 m2 , cuisine et lingerie, ou 210 m2 à Passy avec salle de réception face à la Seine et chambre de service etc. alors qu’en province les enfants des riches peuvent jouer dans le parc d’un château inscrit au monuments historiques en Charente ou skier à Gstaad en se reposant dans l’appartement de 158 m2 dans un chalet quand ce n’est ancrer leur yacht dans un port de Miami en y achetant un penthouse avec rooftop de 555 m2 donnant directement sur la plage…

De tels espaces se révèlent propices à l’intériorisation de schèmes spatiaux qui commandent la tenue du corps et la conscience de soi dans la réalisation des diverses pratiques sociales. Des schèmes temporels se structurent là aussi qui expliquent que les plus riches disent beaucoup plus souvent que tous les autres « ne pas connaitre de sensation d’ennui », et avoir l’impression que « le temps s’écoule rapidement ».[25] C’est implicitement dire d’autant plus la certitude de mener le monde et de construire sa vie au lieu d’être mené par les autres que l’entretien de ces espaces exige la présence de domestiques et de personnels de maison venant « des services aux particuliers »

Ce groupe des riches, hétérogène quant au montant et à la composition de sa fortune, possède donc des traits communs et surtout partage les mêmes modes de vie et adhère aux mêmes représentations. En somme il présente une unité qui fait sa force de groupe et de classe dominante. L’ « entre-soi » y est sans doute le trait le plus caractéristique qui sous-tend les différentes pratiques.


l’entre-soi et la distanciation sociale

Ces patrons à la tête des grandes entreprises, ces actionnaires très riches, ces investisseurs diversifiant leur fortune dans le monde entier, se retrouvent entre eux dans des associations, des clubs, des syndicats d’employeurs, des diners etc. où les idées sur les politiques salariales à mener se forment, où les informations sur les mouvements du capital circulent, où les stratégies de pression sur le pouvoir politique s’élaborent… (Pour reprendre l’exemple de la situation des années trente du siècle dernier, des entreprises s’associèrent pour se pourvoir en Conseil d’Etat pour obtenir l’annulation des décrets de 1936-1937 sur les nationalisations des industries). Le fait que ces patrons aient les mêmes habitudes, les mêmes manières, les mêmes représentations et qu’ils restent entre eux permet le partage d’informations, l’échange de services financiers, le choix des collaborateurs les plus proches.. L’intégration sociale et la cohésion de ce groupe, si nécessaires pour garder les postes de pouvoir, trouvent là à s’opérationnaliser et à se renforcer.

Ce culte de l’ « entre-soi » qui « sous-entend l’exclusion, plus ou moins active et consciente des autres »[26] ne peut que conduire à s’opposer aux services publics qui impliquent nécessairement d’accepter une hétérogénéité sociale des usagers. Tout est fait, dans ce groupe des riches, pour minimiser les distances sociales avec les autres, avec la parenté et entre les générations, que ce soit à l’instant, dans la vie quotidienne, ou, sur la plus longue durée. D’une génération à l’autre ces familles s’efforcent, en effet, de maintenir l’homogénéité sociale en contrôlant le plus possible l’endogamie ce qui n’est pas trop difficile puisque le même style de vie rapproche et que les probabilités de rencontre de partenaires issus d’autres groupes sociaux sont d’autant plus faibles que, structurellement, les passages des classes moyennes aux classes dominantes sont peu fréquents et que les passages des classes populaires vers les classes dominantes sont quasiment inexistants[27]. Dans l’instant la peur et le mépris pour les classes populaires supposées, depuis longtemps, dangereuses[28] conduisent à développer une méfiance qui inhibe tout rapprochement que par ailleurs la configuration spatiale des lieux fréquentés empêche le plus souvent (tribunes spéciales des terrains de football isolées des gradins par exemple). Les stéréotypes, associés aux classes populaires et tout particulièrement aux « jeunes de banlieue », véhiculés par les médias, nourrissent une peur récurrente qui conduit à fuir les services publics. « Les habitants n’ont presque jamais été victimes ou témoins des formes de violence physique qu’ils redoutent. Ils les anticipent du fait de ouï-dire, de représentations façonnées par les journaux télévisés, et de l’interprétation d’une hexis corporelle particulière dans laquelle ils voient l’indice d’une violence potentielle et la véracité de récits transmis antérieurement » [29].


Au centre de l’aversion pour les services publics et de l’appétence pour les services directs aux particuliers réside l’idée que le groupe des riches est composé d’êtres supérieurs aux autres. Les individus qui le composent ont acquis la croyance et y adhèrent, qu’ils sont pourvus d’une sorte de charisme collectif fait de compétences spéciales (capacité d’anticipation, sens du placement, aptitude à dominer, etc.) qui, déficitaires ou défaillantes chez les autres, expliquent leur réussite et sa pérennité. Les cérémonies publiques, la presse, les médias audio-visuels etc. sont là d’ailleurs pour faire sentir aux dominés que la réputation, l’honorabilité, le charisme etc. (le capital symbolique), dont les riches sont les détenteurs légitimes, leur manque. Elles contribuent aussi à renforcer chez les dominants la conviction que les autres sont souvent « mal élevés ». Dans leur for intérieur, les autres, des « rustres grossiers » ne sont pas loin de susciter le mépris puisque, comme le dit le récit du « mythe fondateur » de la fortune familiale, « tout le monde peut réussir en affaire comme le montre la réussite du grand père fondateur parti de rien ». Dans ces conditions on ne peut que se garder de tout contact avec les individus des autres groupes sociaux. Ces représentations sont d’autant plus ancrées qu’elles sont partagées par un groupe qui expérimente sans cesse sa cohésion et de ce fait développe une sorte d’identification collective à une supériorité dont la réalité n’est pas mise en doute. Cette croyance n’est pas le résultat de quelques élucubrations mais s’appuie sur des données dont chacun peut éprouver la matérialité : montant de la fortune, propriétés, importance de la famille, fréquentation des lieux et des organisations prestigieuses, détention de postes où se prennent des décisions qui affectent la vie de nombre d’individus. Ces convictions, ces croyances, ces représentations, reliées les unes aux autres forment en quelque sorte l’idéologie de cette classe sociale qui, outre qu’elle les unit les uns aux autres en leur donnant la même conscience de leur « être », justifie à leurs propres yeux leur position dominante. Cette différence dans la « conscience de soi » des riches et des pauvres fonctionne comme une frontière (une « barrière émotionnelle » disait Norbert Elias) qui écarte chez les riches toute possibilité de voir dans les pauvres des égaux. Ces situations ont tendance à renforcer une dimension d’intégration sociale qui, on le comprend, ne peut courir le risque de se dissoudre dans l’hétérogénéité sociale inhérente à la fréquentation des services publics. Risque sans cesse confirmé et, par là, réactivé par une stigmatisation collective des groupes dominés. Lesquels savent bien, tant les exemples de réussite sociale exceptionnelle sont rares, qu’ils n’accèderont pas aux postes de pouvoir et sont prêts à s’exclure de la fréquentation des lieux valorisés en utilisant le plus souvent la technique du retournement comme le fait le renard de la fable qui, ne pouvant attraper les raisins, les déclare « trop verts »[30].

Cette importance accordée à l’entre-soi conduit aussi à supporter difficilement l’indépendance bureaucratique des personnels qui travaillent dans les services publics ou les animent vis-à-vis des positions sociales des usagers. A l’opposé les services directs aux particuliers autorisent à ne pas se soucier de rencontres sociales indésirables et offrent les satisfactions de voir s’exprimer la déférence des personnels qui les mettent en œuvre.




[1] Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Grandes fortunes ; dynasties familiales et formes de richesse en France, Paris, Éditions Payot et Rivages, 1996, 376 p. [2] Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, Éditions du Seuil, 2013, 970 p. [3] Anne Brunner et Louis Maurin, (dir.), Rapport sur les Riches en France, Tours, Observatoire des inégalités, 175 p. [4] Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, op. cit., P 409 [5] Ce qu’a bien compris le gouvernement qui ne garde dans l’impôt sur la fortune que les propriétés immobilières et en dispense la propriété de parts de sociétés et de placements en valeurs mobilières. [6] Anne Brunner et Louis Maurin, (dir.), op cit., P.55. [7] Le cinéma participe largement à cette mise en scène, souvent à contrario d’ailleurs en présentant ces dirigeants comme des démons maléfiques. [8] Christian de Montlibert, La visibilité et la consécration des dirigeants de l’économie in Les agents de l’économie, Patrons, banquiers, journalistes, consultants , élus. Rivaux et complices, Paris, Raisons d’Agir Éditions, 2007, 251 p., pp.37-59. [9] Les fortunes ont été très affectées par la Révolution bolchevique (les investissements d’actionnaires dans l’industrialisation de la Russie étaient importants), par la Première Guerre Mondiale et par la nécessité de reconstruire entrainant une hausse de la fiscalité, par l’impôt exceptionnel sur les fortunes de 1945, par les nationalisations de 1946, par la taxation des successions, etc. Piketty note que depuis 1970-1980 les fortunes tendent pourtant à rattraper le niveau qu’elles auraient dû avoir si elles n’avaient pas été affectées par ces politiques. [10] Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, op. cit., P 639 [11] Fortunes de France, Challenges, 2020, n°662. [12] Ne retenir que les fortunes professionnelles implique que la possession de portefeuilles diversifiés et de propriétés immobilières n’est pas prise en compte, donc que les fortunes annoncées sont très inférieures aux fortunes réelles. [13] Karl Marx, Manuscrits de 1857-1858 dits « Grundrisse », Paris, éditions sociales, 2011, 929 p., P.714 Introduction de Jean-Pierre Lefevre, (réimpression de l’édition de 1980). [14] Annie Lacroix-Riz, Le choix de la défaite, les élites françaises dans les années trente, Paris, Armand Colin, 2006, 671 p., P 109. [15] Annie Lacroix-Riz, Le choix de la défaite, op. cit., P 517 [16] Annie Lacroix-Riz, Industriels et Banquiers français sous l’occupation, Paris, Armand Colin, 2013, 815 p., P. 31, Préface d’Alexandre Jardin, Nouvelle édition entièrement refondue. [17] Annie Lacroix-Riz, Industriels et Banquiers français sous l’occupation, op. cit., P. 32. [18] Pierre Bourdieu et Monique de Saint-Martin, Le patronat, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1978, n°20-2, pp. 3-82. [19] Pierre Bourdieu , Monique de Saint-Martin, Le patronat, op. cit. P.18 [20] Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Grandes fortunes ; dynasties familiales et formes de richesse en France, op. cit., P.141. [21] Céline Bessière, Sibylle Gollac, Le genre du capital. Comment la famille reproduit les inégalités, Paris, La Découverte, 2019, 326 p. [22] Michel Pinçon, Monique Pinçon-Charlot, Les ghettos du Gotha. Comment la bourgeoisie défend ses espaces, Paris, Editions du Seuil, 2007, 295 p. [23] Anne Brunner et Louis Maurin, (dir.), Rapport sur les inégalités en France, op. cit., pp.44-47. [24] Alain Bihr, Roland Pfefferkorn, Déchiffrer les inégalités, op.cit. , P.224 [25] Christian de Montlibert, Simon Borja, Espace–temps social et réification de l’espace social : éléments sociologiques pour une analyse du temps, Strasbourg, Cahiers du CRESS, 2007, n°7, pp. 43-68. [26] Sylvie Tissot, Entre soi et les autres, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 2014, n°4, pp 4-9 [27] Alain Bihr, Roland Pfefferkorn, Déchiffrer les inégalités, op. cit., pp. 481-483, [28] Louis Chevalier Classes populaires, classes dangereuses pendant la première moitié du XIXe siècle, Paris, Plon, 1958, 562 p. [29] Bruno Cousin, Entre soi mais chacun chez soi. L’agrégation affinitaire des cadres parisiens dans des espaces refondés, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 2014, n° 204, pp. 88-101. [30] On trouverait là les raisons de la volonté des « gilets jaunes » d’occuper par une sorte de provocation des lieux symboles du pouvoir comme « les Champs Élysées ».

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