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Leur monde d’actionnaires et de managers n’est pas le nôtre


Pourquoi les managers, les DRH, les PDG, et leurs amis politiques, n’en ont-ils rien à foutre de ce qu’ils (car il y a plus de ils que d’elles parmi eux) font endurer aux salarié. es? Ce n’est pas que ce sont des salauds. Cette explication moralisante est trop simpliste. C’est que leurs positions impliquent des façons de ne pas voir et des manières de faire.

Seule une vision très naïve peut considérer que « cheffer » constitue une continuelle partie de plaisir. Les concurrences, les luttes sont féroces et perpétuelles à « l’étage de jeu social » où les chefs agissent, en s’affrontant : luttes pour conserver leurs dominations, les éterniser, les reproduire dans un univers qui se transforme ; conflits pour protéger ses protégés, ses clients, ou son territoire, etc. Mais l’attention à ces compétitions pour durer ne doit pas faire oublier les gratifications obtenues : aisances financières, reconnaissance par des individus ou des groupes eux-mêmes fort reconnus, habitats protégés, filières scolaires d’élite pour les enfants, temps libre, mobilité, loisirs de luxe parfois, mais aussi l’accès à une puissance particulière sur le marché des partenaires sexuels, entre autres…

François-Henri Pinault, diplômé d’HEC et décoré de la légion d’honneur, est un très riche homme d’affaires français, PDG du groupe de luxe Kering, initialement PPR, qu’il a hérité de son père, le milliardaire François Pinault (troisième fortune de France). Il s’est diversifié dans le caritatif et le sportif : lancement en 2008 de la Fondation d’entreprise Kering pour le droit des femmes, financement du film Home de Yann-Artus Bertrand, subvention de 100 millions d’euros pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris, achat du Stade Rennais. Inutile d’insister sur la rentabilité en termes d’image publique de ces différents investissements. La rémunération de François-Henri Pinault, sur l'année 2018, a atteint 21,8 millions d’euros (plus d’1,8 million d’euros par mois). Selon The Richest, sa fortune personnelle était estimée à 25,5 milliards de dollars en 2019.


« Côté vie privée, François-Henri Pinault (…) a un fils avec le mannequin Linda Evangelista, (…) puis une fille (Valentina Palorme) avec Salma Hayek. […] On verrait ça au cinéma, on trouverait que c’est too much. Mais on peut être coté au CAC 40 et avoir le cœur délicat […]. François-Henri Pinault, le milliardaire aux faux airs de Daniel Craig, et Salma Hayek, dite « la bomba latina », parents d’une petite Valentina, dix-sept mois, se sont unis le jour de… la Saint-Valentin, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés. […] Presque trois ans après leur coup de foudre, le 29 avril 2006, sous les ors d’un palais vénitien. […] Pour l’occasion, Salma, outre une robe blanche très simple, portait un ensemble de lingerie couleur rubis de la ligne Merveille, signé Vannina Vesperini (les dessous rouges sont réputés porter bonheur lors d’un mariage). Émue, après avoir prononcé le “oui” fatidique en français, l’actrice a ensuite rejoint une des résidences du marié pour y célébrer leur bonheur intime. » Gala, « Biographie de FHP », 1er mars 2009


Jean d’Ormesson, héritier d’une famille fortunée de la noblesse française, élève de l’École Normale Supérieure et agrégé de philosophie, fut directeur général du Figaro puis élu à l’Académie française en 1974, à 48 ans. Fils d’un ambassadeur de France, neveu d’un ambassadeur, cousin du député Olivier d’Ormesson, il passe sa jeunesse au château de Saint-Fargeau, propriété de sa mère. Jusqu’à 37 ans, il habite un hôtel particulier, datant de 1722 (qui fut habité par Constance de Theis, princesse de Salm-Dyck, puis sous le Second Empire par le maréchal Vaillant), rue du Bac, en plein Saint Germain des Prés. En 1962, il épouse dans le 16ème arrondissement de Paris, Françoise Béghin, fille de Ferdinand Béghin, magnat de la presse (administrateur du Figaro à partir de 1950) et surtout magnat du sucre (PDG de la société Béghin-Say).


« Il n’y a pas si longtemps encore, une journée, pour moi, consistait à me lever tard, à déjeuner pendant trois heures avec une femme, avant de courir les plateaux de télévision, les cocktails et les dîners au Voltaire, dans le septième. Ou à prendre un aller simple pour l’Italie, la Grèce ou la Corse. Sans prévenir personne. […] Mon enfance, je l’ai passée à l’étranger. En Allemagne, en Roumanie, au Brésil. Je n’allais pas à l’école, j’apprenais tout avec maman. J’ai fait du traîneau dans les plaines de Moldavie, je me suis baigné à Copacabana, je suis monté à cheval sur les plages d’Ipanema… » ELLE, « Une journée avec Jean d’Ormesson », 9 août 2007


Tous ou presque, communient alors dans des formes d’assurance d’eux-mêmes, de bonne conscience et de certitudes (notamment professionnelles), qu’autorisent et déterminent leurs trajectoires.

Venus de bonnes familles et d’excellentes Écoles, les managers public-privé, souvent vite arrivés, passent leurs vies parmi leurs semblables. Ils ont été sélectionnés par eux. Et puis, leurs emplois du temps les cannibalisent : pas une heure de libre, pas un moment où ne pas trancher, pas un tête-à-tête où ne pas assurer son rôle, et corseté dans ses contraintes, le tenir haut, solide, ferme, un remous perpétuel…

Des assistants, des secrétaires, des chauffeurs et des « N-1 », tout un personnel dévoué (qui aspire à leur plaire), les protège, les allège, les prépare, les sert, et prémâche leur « juste » communication.

Quant aux détails ordinaires des existences communes, ils en sont détachés, quasi entièrement : attendre les transports n’arrive jamais, faire des courses pour manger non plus, nettoyer quoi que ce soit, prendre rendez-vous chez le dentiste, réserver un spectacle, encore moins... Les tâches habituelles, terre-à-terre, des vies quotidiennes sont déléguées, toutes ou presque.

Enfermés dans des buildings bouclés par Pass, vigiles, ascenseurs privés, ils naviguent d’étages réservés en réunions, séminaires, ou repas d’affaires, et décompressent en retrouvant leurs familles, des amis, des partenaires de sport, socialement proches. Les peines, les difficultés, les fureurs, les emmerdements des salariés « d’en bas », sont d’un autre univers, ni sus d’expérience ni approchés.

« Nous autres, nous sommes dans une bulle, tout est précuit. On me prend mes billets de train, je ne fais pas la queue au guichet, je ne clique pas sur Internet, j’ai un chauffeur, un avion privé quand je me déplace en Europe. Je dois faire un effort, oui, un effort pour garder les pieds sur terre, pour garder une hygiène de vie. […] Quand je peux, le week-end, je prends les transports en commun (j’ai presque honte de dire que pour moi c’est un spectacle très distrayant) » écrit Louis Gallois (HEC et ENA), patron de la SNCF (1996-2006) puis du groupe aéronautique EADS (2006-2012). Il préside aujourd’hui le conseil de surveillance de PSA Peugeot-Citroën et le think tank patronal La Fabrique de l’industrie, mais aussi la Fédération nationale des associations d’accueil et de réinsertion sociale (qui, entre autres, s’occupe de l’hébergement des SDF…).

Conclusion : tenus sous cette emprise, et sans rapports aucun avec les salariés qu’ils restructurent, les managers public-privé ne peuvent savoir ce qu’ils leur font endurer.

Traduction : sous certains angles, ils ne savent pas ce qu’ils font. Ce n’est même pas qu’ils s’en moquent. Ou qu’ils y seraient indifférents. Ils n’en ont juste rien à faire : ce savoir-là n’entre pas dans les coordonnées de leurs espaces de jeu, de leurs étages de jeu, et de leurs jeux particuliers.


Leurs vies hors boulot ? Certains investissent lourd sur des vieux gréements ou des mas en Provence ; d’autres encore s’étourdissent de sport, se saoulent d’opéras ou de musique baroque ; il en est, insatisfaits souvent, que captive, dévore et consume, le fait d’être reconnus par les « haut-placés », et qui sont tout à l’anxiété « d’en être », dans le réseau « porteur » - leur passion est là, ils vivent pour l’estime que leur consentent de plus nobles qu’eux… Mais quelles qu’elles soient, ces passions occupent leur temps, calent leurs jours, restreignent et bornent les relations possibles.


Alors le match est joué. À moins d’un déracinement improbable, d’une déportation sociale de leur personne entière, à moins d’une abolition impossible des distances spatiales, des parcours scolaires et familiaux, jamais ils ne saisiront, jamais ils n’apercevront, les meurtrissures, les gaietés, les fiertés, les tracas, bref les existences, les espoirs, des salariés ordinaires.


Leur seul problème, c’est leur carrière, les concurrences entre eux. Donc ils ne s’arrêteront pas, qu’importe les salarié. es. Ils continueront, c’est leur ADN professionnel. À nous de les stopper.


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