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Pour des Forums Coudes à coudes

Il est urgent de re-fabriquer comme communes, et de diffuser largement, des critiques sociales fondées sur des connaissances robustes - loin de l’essayisme. Des critiques sociales qui circulent davantage. Et dans plein d’espaces : au travail, pour interroger ce que l’on accepte ou pas, les résignations, les indocilités ou pas ; dans les relations de genre, où l’on s’emploie à l’égalité ou pas ; dans les relations au vivant, où l’on continue les prédations ou pas ; au niveau des solidarités, que l’on protège, que l’on développe, ou pas ; concernant les libertés publiques, les possibilités d’exercice des résistances, que l’on étend ou pas ; mais aussi, par exemple, le travail des médias dominants, ou bien encore l’invisibilisation et le mépris des milieux populaires et des populations discriminées… Il y a tant de domaines.

Et parfois, c’est assez simple à faire : par exemple, tant de situations intenables pourraient être dé-singularisées, réinscrites dans les destins collectifs qui broient, ainsi que rapportées à leurs causes structurelles, par de courtes vidéos.

Chacun.e seul.e ?

Les modernisations libérales produisent du « chacun seul ». La réforme Blanquer du bac met les élèves « chacun seul » face à des orientations où joue d’abord le capital culturel hérité (ou pas). La loi Pénicaud met les salariés « chacun seul » face aux patrons qui, à loisir, licencient sans trop indemniser. Au travail, les concurrences sont exacerbées, les carrières, les avenirs insécurisés. Ce qui empêche qu’entre salariés se forge l’intérêt commun qui, hier, faisait voir les collègues, les jeunes, les travailleurs immigrés comme des semblables. Les plus proches, les voisins d’atelier ou de bureau, devenus rivaux, localisables mais méconnus, inquiètent. Chacun seul aussi, les étudiants de milieux populaires, aux bourses non revalorisées, qui enchaînent les jobs précaires pour (mal) financer leurs études. Chacun seul, les chômeurs qui basculent au RSA s’ils n’acceptent pas de travailler n’importe où, à n’importe quel prix.

Chacun seul, bientôt, les salariés face à leurs retraites. Chacune seule, les générations appauvries et incapables de s’entraider.

De plus en plus, chacun est sommé de se faire « entrepreneur de lui-même », « capitalisant » (ou pas), apeuré et sans garanties, dans la compétition de tous contre tous. S’avivent ainsi, sous des formes assez différentes, mais partout, le chacun pour soi, le chacun sa peine, un « chacun sa merde » vécu dans l’isolement ; une sorte de sauve-qui-peut général, doublé d’un sentiment d’impuissance et de fatalité ; une guerre des proches contre les plus proches, qui dispose aux votes libéraux autoritaires ou autoritaires xénophobes, ou bien aux abstentions.

Des Ateliers Coudes à coudes

Dans cette situation, re-fabriquer du coude(s) à coude(s) - là où l’on peut - serait utile. Le coude(s) à coude(s) n’est pas seulement du côte à côte. Les sociologues l’ont maintes fois montré : au travail ou lors des premières habitations des HLM, des côte à côte de groupes sociaux différents mènent à des différends. Le coude(s) à coude(s) est un côte à côte spécial, où le côtoiement, collectivement fabriqué comme solidarités et intérêts communs, dote d’une force sociale supérieure et offre une intelligibilité de sa position, et des expériences liées.

A l’heure actuelle - mais qui une telle situation arrange-t-elle ? - le « temps pour apprendre » s'arrête très rapidement : l’école trie tôt et élimine ; à l’université, l’impératif de travailler pour financer ses études raccourcit les cursus et réduit les projections ; les formations hors université sont rares. Quant aux écoles du pouvoir, elles sont d’un recrutement toujours plus fermé.

Des Ateliers CoudeS à CoudeS, accueillis gratuitement dans les Bourses du travail, élargiraient « le temps pour apprendre ».

Ces ateliers ne reproduiraient pas les traditionnels rapports d'autorité entre enseignant.e.s et enseigné.e.s, qui découragent parfois d’apprendre. S’y développeraient, sans entraves, des discussions par lesquelles - entre salarié.e.s, chômeur.euse.s, retraité.e.s, syndicalistes, historien.ne.s, sociologues, économistes, juristes, etc. - les apprentissages seront réciproques.

De sorte que s’alimenteront les un.e.s les autres, celles et ceux qui savent « de métier » et celles et ceux qui savent par expériences vécues. Ce partage des connaissances autorisera d'en savoir davantage sur nous-mêmes, sur les ancrages sociaux, les relations, les histoires, les situations, qui nous ont fabriqué.e.s, les forces économiques, politiques, médiatiques, culturelles qui s’exercent sur nos sociétés, jusqu'à nous rendre malheureux ou heureux, isolé.e.s ou solidaires, résigné.e.s ou révolté.e.s, jusqu'à interdire ou permettre certaines destinées. Si chacun.e réussit à mieux se comprendre et à mieux comprendre les relations qui l’ont fait.e, si chacun.e parvient à se réapproprier une part de son histoire et perçoit à quel point elle s'entremêle à l'histoire des autres, alors apprendre ne sera pas de l’ennui mais une joie ; la connaissance - celle qui est reconnue légitime - ne sera plus un instrument de pouvoir réservé aux élites, elle deviendra une arme critique à disposition de tou.te.s. La connaissance montrera que nous ne sommes ni illégitimes, ni coupables, ni impuissant.e.s. Elle renverra les peines vécues dans l’isolement aux processus collectifs qui les produisent, et fabriquera des coude(s) à coude(s).

Quel fonctionnement pour ces ateliers ? Une introduction brève effectuée par un.e chercheur.euse, suivie de 2 heures de discussion (car les savoirs s’acquièrent dans les discussions et les témoignages autant que par des « leçons »). Et surtout, que dans ces moments, par un peu de chaleur et de fraternisation, s’abaissent les frontières trop durcies entre des gens qui peuvent se percevoir de légitimités différentes.

Quels locaux ? Les Bourses du travail, qui retrouveront ainsi une de leurs fonctionnalités primitives.

Les ateliers seront filmés et montés en podcasts. Une plateforme dédiée permettra leur archivage et la diffusion la plus large possible de leurs contenus.

CoudeS à CoudeS n'a pas vocation à rien remplacer. Souvent, d’ailleurs, les Forums proposés seront coproduits avec des associations, des syndicats, des librairies, des théâtres…

À celles et ceux qui ont eu un parcours scolaire écourté, qui considèrent qu’apprendre ou lire est réservé à d'autres ou ne sert à rien dans la vie, les ateliers montreront le contraire, et qu’on gagne en connaissances et en forces sociales dans les coude(s) à coude(s).


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